Fiche pratique 2 "Agir dans un contexte interculturel"

Se poser les bonnes questions! Comment agir dans un contexte interculturel? Tuto et fiche pratique proposée par Etudiants et Développement, tiré du guide « Agir dans un contexte interculturel »

La culture n'est pas une évidence. Dans nos relations avec les autres, nous avons parfois tendance à ne pas prendre en compte cet aspect de leur existence ou à minimiser son importance. De même, dans les projets que nous menons, que ce soit dans la solidarité internationale ou locale, les activités artistiques et culturelles, la lutte contre les discriminations, les médias associatifs, les activités sportives, etc., la culture est rarement perçue comme importante.

Or, la culture est un enjeu. Pas seulement entre groupes de nationalités différentes, mais également dans les relations entre individus issus de groupes sociaux ou de formations professionnelles distinctes. Il peut y avoir plus de motifs d'incompréhension entre un étudiant en philosophie et un ingénieur qu'entre un Français et un Burkinabé. Les différences intergénérationnelles, les choix politiques et idéologiques ou le dialogue inter-religieux demandent aussi de prendre en compte le rapport à l'autre.

Dans toutes ces dimensions, nous expérimentons la différence. Nous rencontrons et travaillons avec des individus aux parcours et aux origines souvent éloignés des nôtres. Les malentendus et quiproquos peuvent surgir, nous laissant songeurs face à notre interlocuteur. On a souvent tendance à rejeter la faute sur l'autre, à considérer qu'il nous en veut ou qu'il est de mauvaise volonté. Peut-être pense-t-il tout simplement différemment ?

L'interculturalité est une posture, une prise de position. Elle consiste à faire le constat qu'au sein de sociétés multiculturelles, que ce soit à l'échelle de nations, fruits de l'histoire des migrations, ou à un niveau international, la capacité à créer des liens entre cultures est indispensable à l'action collective. C'est un enjeu primordial, tant pour l'efficacité des projets que pour l’ enrichissement personnel de chacun. La question est donc de savoir comment mettre l'interculturel au coeur de nos actions. Il faut chercher à faire de la culture un outil plutôt qu'une contrainte.

Que faire de la culture ?

Des centaines de définitions de la culture existent. Pour Michel Sauquet, l'auteur de L'Intelligence de l'autre, qui travaille depuis trente ans sur les questions d'interculturalité, la culture est un ensemble d'adhérences. "Nous sommes formatés, sans nous en rendre compte, par une certaine culture. Nous pouvons même avoir complétement tourné le dos à la culture de nos parents et rester marqués par elle. Car ces manières d'être et de penser s'infiltrent spontanément dans les individus et ont tendance à se faire oublier. Pour autant, adhérences ne signifie pas adhésion. La culture, c'est aussi des options. On peut choisir des éléments car personne n'a une culture unique. C'est toujours une multi-appartenance, réunissant des influences familiales, scolaires, amicales, professionnelles..."

"Plus que de la définir, ce qui m'intéresse c'est ce qu'on fait de la culture. C'est quelque chose qu'on manipule beaucoup. On peut en avoir une conception muséologique ou nombriliste. On peutinstrumentaliser la culture à son profit, pour conserver les rôles que la tradition assigne aux femmes par exemple, ou ne la concevoir que comme une marchandise." Elle sera tantôt perçue comme positive, à la base de l'émancipation d'un peuple, ou comme négative, quand elle sert de terreau au repli identitaire.

Cette diversité de points de vue s'explique peut-être par la difficulté de saisir le dynamisme des cultures, qui sont des phénomènes historiques. En effet, les cultures ne sont pas statiques mais évoluent dans le temps au contact d'autres cultures. Elles se métissent et dialoguent. "De ce point de vue, l'étranger cesse d'être une menace, mais représente une bouffée d'oxygène venant ventiler un système culturel. Comme un organisme vivant qui, pour perdurer, doit assimiler et éliminer, explique Ya Mutuale-Balume, spécialiste des migrations et de l'interculturalité originaire de la République Démocratique du Congo. L'étranger est celui qui nous remet en cause dans nos habitudes. Il nous bouscule jusque dans nos questions existentielles en nous proposant sa propre déclinaison de ces questions. Si on parvient à dépasser ce moment de malaise, il devient une chance, un enrichissement." La diversité culturelle ne se fait pas sans remise en cause de sa propre culture.

L'iceberg culturel

Ya Mutuale-Balume propose une approche systémique et globale de la culture, inspiré du modèle de l'iceberg culturel. Au niveau de la culture, l'essentiel est immergé. La culture imprègne toutes les dimensions de notre vie, la plupart du temps de manière inconsciente et implicite. Son expression peut être représentée sous forme de paliers depuis le visible : la langue, les arts (musique, gastronomie...), les techniques et les savoirs (santé, agriculture, environnement...) ; au non visible avec le langage non verbal, puis les traditions, les savoirs-faire ; puis au plus profond, les croyances et les religions, les valeurs.

Toutes ces strates sont liées et interdépendantes. Plus une expression culturelle est ancrée profondément dans la culture, comme les valeurs ou les croyances, moins elle sera visible. Ce sont également les dimensions dont on est le moins conscient. Plus on remonte vers le sommet de

la pyramide, plus on arrive aux expressions culturelles les plus explicites : les structure sociales, puis les codes reconnus et enfin les modes de travail, les langues ou les pratiques artistiques. La pyramide inversée, en pointillés, montre la visibilité de ces modèles culturels. Nos actions ont tendance à se situer sur le sommet de la pyramide, faisant fi de toute la face cachée de la culture.

Cet oubli de la face cachée de la culture est renforcé par les contreparties réclamées par les bailleurs de fonds, qui insistent sur la visibilité des actions à mener. Le risque est de rester dans le superficiel, de ne pas prendre en compte les interactions avec les autres niveaux. Ya Mutuale Balume explique que, par exemple, « vouloir changer la nutrition des gens dans une région impacte des dimensions plus profondes de la culture. Si on ne mange pas telle viande ou tel légume c'est qu'il y a des codes sociaux qui nous l'interdisent. » Ces codes seront respectés car intégrés dans une organisation sociale et familiale cohérente. Mais ces pratiques s'accompagnent de raisonnements historiques ou mythologiques les justifiant et les associant à des valeurs dont il est très difficile de se défaire. C'est ce qui explique que certaines personnes issues de cultures musulmanes, mais non croyantes et non pratiquantes, qui ne sont donc plus soumis à l'interdit alimentaire sur la viande de porc, n'arriveront pas à en consommer. Le goût est plus profondément ancré dans la culture que les codes religieux ou sociaux.

Il faut donc enraciner nos actions dans l'invisible. «L'essentiel, c'est les semences.» L'interculturalité est donc indispensable pour saisir les liens entre les différents niveaux de cette pyramide, car elle permet de construire des passerelles à l'intérieur des cultures et entre les cultures.

Pour Ya Mutuale Balume, il faut donc prendre acte de la multiculturalité de nos sociétés. "C'est le défi majeur des décennies et des siècles à venir. Il ne s'agit pas de nier ses origines, car l'histoire nous marque. Elle n'est pas quelque chose dont on peut se défaire comme d'une chemise. Mais il s'agit plutôt de chercher un entre-deux permettant d'éviter le repli identitaire et la dilution dans une culture dominante. Pour paraphraser Aimé Césaire, il y a deux façons de se perdre : par ségrégation murée dans le particulier ou par dilution dans l'univers."

L'interculturalité, l'art de conjuguer différences et similitudes

Ces deux extrêmes ont ceci de commun qu'ils nient tous les deux le dynamisme des cultures et leur capacité à dialoguer et se métisser. Le relativisme consiste à considérer les différences entre cultures comme irréductibles. Ce sont des données figées dans le temps, statiques et inconciliables. Il n'y a pas, a priori, de jugement de valeur entre les cultures. Mais l'intérêt pour l'autre est alors limité à un exotisme superficiel ou à une tolérance molle souvent proche du mépris. Pour Ya Mutuale-Balume, "c'est lorsqu'on reste dans un rapport d'observateur à observé, d'assistant à assisté. C'est une curiosité malsaine."

L'ethnocentrisme consiste à ériger les valeurs propres à sa société d'origine comme universelles. En Occident, ce concept est issu d'une histoire très sensible, marquée par les Lumières et la révolution française. Aujourd'hui encore, cela consiste à considérer certaines valeurs comme inhérentes à la nature humaine. "J'ai beaucoup de mal quand j'entends parler de valeurs universelles, nous prévient Michel Sauquet. Je ne suis pas sûr qu'il y en ait beaucoup. Peut-être l'attention portée à la vie humaine. L'ouvrage d'Elisabeth Badinter, L'amour en plus, montre par exemple que l'instinct maternel, qu'on étiquette souvent comme un comportement naturel, est une nouveauté en France, depuis seulement quatre siècles. Ainsi, je suis terrifié par les tendances naturelles à dire qu'il y a des choses non négociables. C'est souvent une posture hypocrite pour imposer ses propres valeurs."

Pourtant, Frédéric, de l'association étudiante En Quête du Monde, trouve que derrière les coutumes et les habitudes de vie différentes, on retrouve de nombreux points communs. "En effet, ce sont des pratiques superficielles, qui sont les déclinaisons de valeurs qu'ont retrouvent chez nous. En France, le respect des anciens s'exprimera par le vouvoiement, alors qu’au Cambodge, on donnera aux gens un qualificatif de parenté en fonction de leur âge. Si quelqu'un a l'âge d'être

ton oncle, tu l'appeleras oncle."

Enfin, Ya Mutuale-Balume ajoute : « il semble qu'il y ait des questionnements de base, des aspirations fondamentales qu'éprouve tout être humain, quel qu'il soit. Le besoin d'être aimé, d'aimer, d'être reconnu, respecté. Ces besoins sont les mêmes chez tout le monde, même si on peut les décliner dans des codes, des attitudes, des comportements différents. L'interculturalité c'est donc l'art de conjuguer les contraires et les différences. C'est prendre acte des différences, mais, au-delà de ce constat, c'est la capacité à reconnaître ce qui nous fait semblable, ce qui nous fait humain."

L'interculturalité, une question d'efficacité

L'interculturalité est un impératif. Pour Michel Sauquet, l'enjeu n'est pas moral, mais relève bel et bien de l'efficacité des projets, déterminée par notre capacité à prendre en compte les dimensions culturelles. "Dans le milieu de l'entreprise, aujourd'hui, il y a une école de pensée qui prend en compte les différences culturelles, notamment dans l'adaptation des méthodes de travail aux filiales à l'étranger, ou dans le fait de considérer la différence d'origine des employés comme une source de productivité. Mais il y a aussi tout ceux qui vous disent que l'endroit où on travaille n'a aucune importance, que de toute façon c'est la culture de l'entreprise. C'est vrai même pour des médecins qui dans des situations d'urgences, comme des tremblements de terre, sont tellement obsédés par leurs procédures pour enterrer les morts et éviter la propagation du choléra, qu'ils se mettent toute la population à dos en ne s'intégrant pas dans les structures traditionnelles de prise en charge de la mort. D'autant plus que c'est souvent quelque chose de culturellement très sensible." La foi inébranlable en l'efficacité des réponses techniques, de même que la générosité ou le dynamisme, sans recul ni réflexion sur les structures existantes, peuvent réduire l'impact des projets à néant, voire provoquer un impact négatif.

« La culture est un enjeu dans le mouvement qui fait des hommes des acteurs sociaux, explique Xavier Ricard, directeur des partenariats internationaux au CCFD (Comité Catholique contre la Faim dans le Monde – Terre Solidaire). Face à une culture hégémonique qui fait des pauvres des êtres carents en culture, ces derniers la revendiquent d'autant plus. Ignorer cette dimension, c'est ignorer ce qui constitue le moteur le plus profond de ces sociétés. »

Pour Michel Sauquet, de nombreux projets de solidarité internationale, encore aujourd'hui, ne prennent pas en compte cette dimension. C'est ce qui s'est passé avec le développement de la monoculture du haricot vert au Burkina Faso, par exemple. « Ca marche pendant un an, les gens gagnent plus d'argent, mais bien vite ils se rendent compte qu'ils ont mis leur destin dans les mains de marchés financiers sur lesquels ils n'ont aucun pouvoir. Les agriculteurs se retrouvent à ne plus gagner assez pour acheter les aliments de base, qu'ils produisaient autrefois et qui sont désormais importés. En Ethiopie, des ingénieurs débarquent dans des endroits où l’on pouvait faire pousser, en cultures associées, soixante ou quatre-vingts espèces différentes sur un demi hectare en s’appuyant sur des savoirs qu’on ne retrouve absolument pas dans les livres mais qui sont héritées des générations passées. Ils font table rase de tout ça et promeuvent la monoculture pour augmenter les rendements. Ca donne des catastrophes car on ne prend pas le temps de faire le diagnostic des structures agraires locales, de s’appuyer sur les ressources culturelles existantes. »

Cela vaut aussi pour les projets en Europe ou en France. Jean-Félix de l'association Kouakilariv' a monté un atelier photo avec des jeunes du quartier nantais de Malakoff et ceux du village de Couffé, en Loire-Atlantique. "A Nantes, il fallait intéresser les jeunes un peu plus âgés, ceux qui ne participaient pas à l'atelier, pour qu'ils laissent les 13-15 ans photographier à leur aise dans la cité. J'ai organisé une exposition photo dans le hall de la maison de jeunes du quartier, mais je n'ai pas réussi à les toucher directement et personnellement. L'exposition était dans le hall, un lieu de passage où ils ne prennent pas le temps de se poser. Elle montrait des photos de mes projets auprès de gangs du Mexique et d’El Salavador. Plusieurs jeunes ont été interpellés par cette exposition, mais de nombreux habitants du quartier l'ont trouvé trop violente. D'autant plus que le climat était tendu, car il y avait eu un incendie criminel la semaine précédente. Au vernissage de

l'exposition, le public était très différent de celui qui fréquente habituellement le lieu. Les jeunes n'ont pas aimé car cette initiative semblait une fois de plus adressée à un autre public qu’eux- mêmes. Ils ont saboté le matériel de projection, ont quitté le lieu au bout de dix minutes et ont ensuite jeté des cailloux sur les gens qui fumaient à l'extérieur. C'était une mauvaise compréhension culturelle. J’ai par la suite installé une autre exposition sur la même thématique, mais cette fois ci directement dans leur local. Elle a été sujette à de nombreux échanges et l’exposition réalisée par les jeunes dans le cadre de l’atelier photo a été très bien perçue. Entre temps, grâce à une présence soutenue dans le quartier, ils avaient eu le temps d’apprendre à me connaître et à me respecter."

La prise en compte de la culture de vos interlocuteurs jouera énormément sur l’impact que pourra avoir votre projet et sa réception. La réussite de votre relation interculturelle est encore un moyen de prendre du recul sur soi-même.

Le miroir de l'interculturalité

« Le fait d'entrer dans la politesse de l'autre nous permet de nous interroger sur notre propre culture d'origine ». Ainsi, Ya Mutuale-Balume explique que l'on ne sort pas indemne d'une rencontre interculturelle. « Le croisement des regards nous permet de nous reconnaître en l'autre et de reconnaître l'autre en soi. C'est la capacité à vivre l'autre comme un miroir. Quand on accepte de se confronter à des hommes qui ont appris à gérer autrement que nous les rapports fondamentaux au temps, au spirituel, alors on enrichit notre système. On n'est plus d'une seule culture, la sienne, mais d'au moins deux, avec celle de l'autre dans laquelle on entre par la langue, la nourriture, l'organisation sociale, les valeurs... Je dirais même qu'on est aussi d'une troisième culture, celle de notre société d'origine revisitée à l'aune de l'expérience interculturelle, d'autant plus qu'elle ne nous a pas attendus et qu'elle a évolué pendant notre expérience. »

Sylvain, membre de l'association culturelle Fla-Kultur, assure que ses expériences internationales l'ont profondément changé. "En Autriche, aujourd'hui, je me sens chez moi. C'est fort car à la base je suis plutôt latin, je n'ai pas grand chose à voir physiquement avec un Autrichien. Pourtant, sur le long terme, ça m'a marqué, je suis devenu plus posé. Il faut avoir vécu un certain temps à l'étranger pour se découvrir soi-même. Après une expérience interculturelle, tu t'adaptes beaucoup mieux à la vie en groupe." Frédéric, de l’association En Quête du Monde, ajoute, "Si tu restes en surface, l'interculturel, ça reste des anecdotes, un divertissement. Mais si tu te donnes les moyens d'aller plus en profondeur, ça te permet de mieux comprendre ce qu'est un être humain et ce que tu es toi. Tu te remets en question : comment serais-je si j'étais né là-bas ? Et lui ? Comment serait-il s'il était né ici ?"

Pour Xavier Ricard, le rôle de l'interculturalité est de nous pousser à nous interroger sur notre propre culture en nous confrontant à celle de l'autre. « Ca se joue dans le processus de retour sur soi après avoir fait le détour par le partenaire et son contexte culturel particulier. Travailler sur les mécanismes du viol au Kivu, amène à interroger les débats sur le rapport au corps, sur l'autonomie de la personne, sur l'avortement ou la sexualité qui peuvent exister dans notre propre société. On peut remettre en question des choses qui nous semblaient acquises. Le jeu interculturel n'est pas entre deux cultures. C'est les deux cultures qui mutuellement s'appréhendent et permettent de construire ce rapport d'intelligibilité supérieur. C'est la raison pour laquelle on est en droit de faire la démarche d'aller vers le partenaire, quelque soit sa culture. Car notre point de vue extérieur lui est utile à lui aussi, pour lui renvoyer les bonnes questions et l'aider à s'interroger sur la pertinence de ses pratiques. »